Cerisiers (département de l’Yonne) - Mai 1959

 

Nappe blanche avachie sur l'herbe grasse, l'ombre d'un marronnier, à proximité d’un plan d’eau saumâtre. Un tandem Peugeot, collé au poteau télégraphique se délasse au soleil. Cette exposition aurait pu avoir des conséquences fâcheuses sur les pneumatiques, constellés de rustines. Il n’en fut rien. 

D'une corbeille en osier on a extrait deux assiettes, des verres Pyrex, des couverts inoxydables, une bouteille de vin de pays, une miche de pain dans un torchon. Les victuailles du pique-nique sont à l’abri, protégées par un sac de toile trouvé à la COOP du village. « Préserve la fraicheur de vos aliments, à l’abri des insectes et de la pluie. Idéal pour vos pique-niques ! » Avec 95 timbres COOP, c’était comme offert pour 5 francs.

Tout nous porterait ainsi à croire que l'image entrevue a été prise par un photographe du dimanche. La frugalité du repas déconcerte, lorsque le cadre semble avoir été bâclé, le focus sur la mare est totalement flou, les deux personnages hors-champ ne se laissent pas même deviner. Il me plaît d'avoir été conçu ici, près de ce marécage aux relents pittoresques. Dans le département de l'Yonne, entre Sens et Lagny, pour ceux qui connaissent. La mère a encore les cheveux noir jaie. Probablement, un effet des tirages noir et blanc. Le père lui restera brun, la peau mate, les yeux noisette. J'hériterai de ses paupières tristes, de son regard de cocker. Mais la peau sera celle de la mère, en pire. D’une blancheur maladive, réfractaire à toute velléité de bronzage. Rien n'y fait, même à tenter d'y aller progressivement, au risque sanitaire de préparer l'épiderme avec des apports réguliers en bêta-carotène, recouvrir toute la surface de ce corps d'écran total, chaque tentative de bain de soleil se solde par une brûlure plus ou moins sévère. Pour en revenir au pique-nique, les nageurs ont confié mon frère aîné à mes futurs grands-parents maternels. Grégoire, tout le portrait de son père. Il l’imite sans réfléchir, le vénère sans comprendre. Qu'il tyrannise les poules ou bricole sa bicyclette dans le hangar, peu importe, je me prépare à lui pourrir son enfance de fils unique. Bientôt du fait de ma présence fragile et des soins exclusifs qu'elle requiert, j’aurai le monopole d’exister au sein du foyer fiscal. 

Deux jaunissantes serviettes suspendues à la branche d'un tilleul, juste au-dessus de quatre espadrilles et d'un tas informe de vêtements légers. Une guêpe s'est introduite sous le pli du torchon. Eux en sont encore à patauger autour de l'étang. Jusqu'aux genoux. Ont-ils ri en voyant les grenouilles se précipiter dans l'eau ? Liliane n'apprécie que modérément les manifestations hirsutes des batraciens, mais prend sur elle. Fouler aux pieds la vase, entre la flore exubérante et les nuages de moucherons, éloigner les algues toxiques, renifler les relents d'une eau stagnante ou faire des moulinets avec ses bras devant la menace d'une guêpe. Un sourire conquis en direction de mon futur père. 

— « Ce bain m’a ouvert l’appétit, pas toi ? hurla Liliane qui venait de rencontrer une pierre rugueuse sur son parcours. Ça ne m’étonne pas, écoute le clocher de Saint-Mérignolles, midi quinze ! 

Comme cette balade en tandem. Ils n'ont jamais pu se mettre à l'unisson, soit il allait trop vite et elle était alors obligée de suivre l’allure. Soit, l'activité physique nécessaire au mouvement de l'engin lui faisait amèrement regretter l'auto. Régulièrement, elle affirmait qu'on ne l’y reprendrait plus. Puis, en échange d’une faveur nouvelle, comme la promesse d’un nouveau petit tailleur, elle consentait à une ballade dans un périmètre rapproché.Tout ce que je sais, c'est que je n'en suis pas encore à l'état de têtard. L'ovulation n'aura lieu que dans les prochains jours. À en croire notre gynéco, je suis attendu pour la fin janvier. Pour l'instant, à part nous trois, personne n'est au courant. Le petit singe attendra l’annonce officielle ! Il lui a tendu une tranche de pain pour accompagner le pâté. Rien ne manque, les œufs durs, le tire-bouchon, quelques tomates, deux épaisses tranches de rôti de porc, de la moutarde ? Elle lui avait pourtant bien rappelé avant le départ, n'oublie pas la moutarde ! lorsqu'il s'était empressé dans la cuisine pour récupérer le tire-bouchon. 

Mais, évidemment, si elle n'est pas là pour veiller à tout, si elle doit s'en remettre à lui, c'est toujours pareil, il n'y a rien qui marche. 

—Tant pis, lâche-t-elle sur le ton tragique qu’elle sait emprunter parfois, si tu voulais de la moutarde, maintenant c'est trop tard. C'est avant de partir qu'il fallait y penser. Moi, je m'en passe très bien. Mais toi... Et puis mince, après tout, je ne peux pas tout faire, moi, dans cette maison ! Le père observe l'horizon, la mare à la fois si proche et si lointaine.

— Bien sûr, tu n'as pas remarqué toi – tu ne vois jamais rien ! Maman n'a pas du tout apprécié notre idée de pique-nique. Un dimanche ! Enfin seuls ! Pour une fois que je lui demande de s'occuper de Grégoire. Tu ne crois pas qu'elle aurait pu s'en réjouir. Non, au lieu de ça, elle m'a fait : « Ne rentrez pas trop tard, quand même, je ne peux pas toujours avoir les yeux rivés sur Grégoire, avec toutes les conneries qu'il est capable, pour son âge... » Tu crois qu'elle aurait osé dire ça à Ginette ? Penses-tu ! Avec elle, ça file tout doux. Faut voir tout ce qu'elle est capable d’avaler avec elle, sans rouspéter. 

— Après tout, on s'en fiche. Pas vrai ? Tiens, il en reste un. On ne va repartir avec ça. Et puis, aussi la tomate. T'en as presque pas mangé. Il fait bon à l'ombre. On respire mieux qu'à Paris… Evidemment c'est pas pareil. Saleté de bestioles quand même ! Regarde-moi ça... Claude ! Ecrase-la ! Tu ne veux pas que je me fasse piquer, alors vas-y, écrase-là cette saloperie !

Elle s'est enfuie à quelques mètres, laissant tomber un morceau de gruyère dans un buisson d'orties. 

— Tu es sûr qu'elle ne reviendra pas ? Claude a seulement fait un geste en direction d'une abeille égarée puis s'est resservi un verre de vin. 

— Ne bois pas si vite. On a encore toute cette route à faire. Avec cette chaleur. 

Liliane a commencé à rassembler les couverts, puis le reste, dans le panier. Rincer quoi que ce soit dans cette flaque ?… plutôt crever. 

Sans vouloir par trop m'appesantir sur cet instant délicat qui risquerait de donner raison, bien malgré moi, aux opposants à l'interruption volontaire de grossesse qui traquent l'âme humaine jusque dans un amas de cellules embryonnaires, cette belle journée ensoleillée marque, à sa façon, mon entrée dans le monde. Je sais qu'il est des couches nuptiales plus aguichantes que ce rivage désolé au bord d'un plan d'eau malsain.